Bilal …

Publié le 10 mars 2009 dans Lectures.

Un comm’ arrivé aujourd’hui me fait réaliser que voilà plus d’un mois que je délaisse laTartine. Ouste! au boulot, et pas d’excuses à la paresse, surtout que j’ai envie de parler de ce bouquin qui, justement, m’habite depuis un mois. Le lire a été une épreuve parce que j’y ai découvert un monde et une violence que je ne soupçonnais pas. C’est bien construit comme un bon roman d’aventures, mais … ce n’est pas une fiction, cela parle d’une réalité qui nous parvient de plus en plus souvent quand les infos nous parlent de barques de clandestins qui chavirent, de centres de rétention, et autres joyeusetés.

Bilal sur la route des clandestins,
Fabrizio Gatti

L’auteur qui est italien  a voulu comprendre pourquoi des milliers d’hommes et de femmes s’embarquent sur des rafiots destinés à couler. Pour cela il a fait le voyage à partir de Dakar et s’est intéressé aux clandestins qui arrivent en Italie en traversant le Sahara et la Méditerranée.
Jusqu’à Agadez au centre du Niger, les conditions de transports sont affolantes pour nous, petits Européens délicats, mais  c’est ensuite que les choses se compliquent pour traverser le désert. Il raconte comment plus de 200 personnes peuvent être entassées comme des marchandises dans un camion pourri conduit par des passeurs infects.  Il raconte le racket incessant par les militaires qui partent du principe que ces « gens » qui vont en Europe sont riches puisqu’ils ont les moyens de se payer le voyage (!). Il raconte le sort de ces jeunes qui souvent se retrouvent stranded (le mot n’a pas été traduit, il est sans doute intraduisible) dans une des villes qui bordent ces routes du désespoir. Stranded, ça veut dire sans ressources, sans plus rien du tout, sans le pécule de départ amassé au prix de privations de parfois tout une communauté qui a misé sur le départ du meilleur d’entre eux pour améliorer le quotidien de tous.
Avec l’auteur à bord des camions, on rencontre les compagnons de route avec lesquels il a fraternisé et on découvre les motivations de ces jeunes dont le courage force l’admiration. Certains se révèlent être des types d’une humanité fantastique. Fabrizio Gatti nous suggère que ce sont des héros, et c’est vraiment ce que, moi lectrice, j’ai envie de dire de ceux  qui parviennent au bout de ce voyage, et même de ceux qui sont tombés sur la route emprisonnés ou réexpédiés sans ménagement à la case départ de ce jeu de l’oie terrifiant.

Le récit comporte une grande première partie qui relate la traversée du désert. Sans vouloir tout dévoiler, la partie suivante se passe sur les côtes de Tunisie, où les bateaux de pêche réformés se vendent comme des petits pains pour un voyage lucratif.

La dernière partie du livre est plus politique, car l’auteur met à jour le mécanisme du centre de rétention de Lampedusa au sud de la Sicile et les accords immondes entre l’Italie et la Libye qui se traduisent par des déportations et des emprisonnements. Pour cela il se fait passer pour le clandestin Bilal, en se faisant repêcher la nuit près des rivages de l’île et incarcérer dans le centre de rétention. Et dans notre belle Europe à 27 étoiles, on découvre l’ignominie de ces prisons sans lois.

C’est à mon avis un livre essentiel, et on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas. Parmi les blogs que je vais lire, je n’ai pas trouvé de référence à ce bouquin. J’aimerais que des blogs qui ont une audience moins confidentielle que laTartine s’en emparent pour lui donner toute la publicité qu’il mérite et surtout pour alimenter le débat.

Pour finir sur une note qui convient bien à la blogosphère, voici un passage du bouquin : le camion  à bord duquel l’auteur se trouve s’arrête auprès d’un camion en panne. Il en profite pour aller voir les gens en panne, prendre des photos du camion et l’un des naufragés du désert lui donne son e-mail.

« - (…) Je te donne mon e-mail, comme ça quand tu rentres chez toi tu m’envoies les photos avec Internet. »
A présent tout le monde veut écrire son e-mail sur le papier. Ces jeunes n’ont plus de maison. Ils ne savent pas où ils seront dans un mois. Ce qu’ils feront. Où ils habiteront dans un an. Mais ils ont tous un e-mail. La toile, le réseau, Internet représentent pour eux la seule dimension stable. Le seul espace où ils peuvent avoir une adresse, laisser une trace, exister. Ces jeunes qui ont fui l’impasse de leur terre natale sont les véritables habitants du village global. Sans Internet, personne, même les êtres chers, ne sauraient plus rien de leur existence.

Si vous voulez voir la terrible photo de couverture de ce livre ainsi qu’un bel article, allez donc ici.

4 commentaires sur “Bilal …”

  1. Aude a écrit :

    Merci pour cet article. Tu m’as donné envie de le lire ce livre.

  2. LaTartine a écrit :

    > Aude: il ne te laissera pas indifférente

  3. samantdi a écrit :

    En effet, LaTartine, ton billet est passionnant et donne envie de lire ce livre, merci de me l’avoir signalé.

  4. Kloelle a écrit :

    Cette année les « sans papiers  » c’était le thème du concours de nouvelles organisé par ma ville…Beaucoup de jeunes se sont mobilisés, ont participé.
    Les mots, les livres sont un relais qu’il faut faire circuler aussi largement que possible. Je parlerai de ce livre.