Un boulot de merde

Publié le 24 février 2010 dans Lectures.

Votre mission consistera à passer le haut du corps dans un trou d’homme pour installer un système qui bouchera une grosse tuyauterie. Quelques jours plus tard, on vous demandera le travail inverse, vous devrez retirer la plaque. Vous recevrez une formation sur simulateur pour apprendre à faire rapidement ces gestes avec votre équipement.

Fastoche !

Quelques précisions utiles:

  • Le diamètre du trou d’homme: 45 cm (pour se rendre compte, une bouche d’égout standard, c’est 65 cm)
  • La tuyauterie appartient au circuit primaire d’un réacteur nucléaire
  • L’équipement fourni est une combinaison scaphandre dite mururoa.
  • Le temps total nécessaire à l’opération est 6 mn; le temps autorisé par intervenant dans ce milieu extrêmement radioactif c’est 2mn. Trois hommes se relaient donc pour poser ou déposer le système.
  • Il y a 8 plaques à poser pour un réacteur à 4 boucles
  • La dose annuelle autorisée pour un travailleur du nucléaire c’est 20 mSv.

C’est bon ? Tu signes ?

Je ne veux pas polémiquer ici sur les risques du nucléaire, on n’en sortirait pas. Je veux juste parler de « La Centrale » d’Elisabeth Filhol. C’est un petit roman récent qui raconte à la première personne une tranche de vie d’un intermittent du nucléaire qui, à la suite d’une mauvaise manipulation, vient de dépasser sa dose annuelle. On a donc le point de vue de cet homme qui va « être mis au vert » contraint et forcé. Il raconte sa vie de travailleur nomade au rythme de la maintenance des réacteurs du parc. Il dit le compagnonnage chaleureux de ces hommes qui suivent les arrêts de tranche des 58 réacteurs d’EDF et se retrouvent d’un chantier à l’autre chaque année. Le ton est juste, les précisions techniques claires et exactes éclairent le propos sans en rajouter.


Estuaire 2009, le tuyau rouge est une oeuvre d’art de Jimie Durham

J’ai noté ce passage (p15) un peu long, mais je n’ai pas envie de le couper.

« Un autre que moi, ce matin,  s’est présenté au poste de garde, a franchi les contrôles, l’habillage, et a rejoint les gars de mon équipe pour finir le travail. A présent il se repose en essayant de ne pas y penser, ou de penser que ça n’arrive qu’aux autres, une règle valable pour tous, le risque permanent, statistique, de surexposition, et pour lui-même l’exception qui confirme la règle, ou la pensée magique, ça n’arrivera pas. Il est jeune, j’imagine, en bonne forme physique, et son corps lui répond. Tant qu’il n’aura pas fait l’expérience contraire, il s’en tiendra là. La relève. Comme en première ligne à la sortie des tranchées, celui qui tombe est remplacé immédiatement. Dans la discipline, et les gestes appris et répétés jusqu’à l’automatisme. Il y a des initiales pour ça. DATR. Directement affecté aux travaux sous rayonnement. Avec un plafond annuel et un quota d’irradiation qui est le même pour tous, simplement certains en matière d’exposition sont plus chanceux que d’autres, et ceux-là traversent l’année sans épuiser leur quota et font la jonction avec l’année suivante, tandis que d’autres sont dans le rouge dès le mois de mai, et il faut encore tenir juillet, août et septembre qui sont des mois chauds et sous haute tension, parce qu’au fil des chantiers la fatigue s’accumule et le risque augmente, par manque d’efficacité et de vigilance, de recevoir la dose de trop, celle qui va vous mettre hors jeu jusqu’à la saison prochaine, les quelques millisieverts de capital qu’il vous reste, les voir fondre au soleil, ça devient une obsession, on ne pense qu’à ça, au réveil, au vestiaire, les yeux rivés sur le dosimètre pendant l’intervention, jusqu’à s’en prendre à la réglementation qui a diminué de moitié le quota, en oubliant ce que ça signifie à long terme. Chair à neutron. Viande à rem. On double l’effectif pour les trois semaines que dure un arrêt de tranche. Le rem c’est l’ancienne unité, dans l’ancien système. Aujourd’hui le sievert. Ce que chacun vient vendre c’est ça, vingt millisieverts, la dose maximale d’irradiation autorisée sur douze mois glissants. Et les corps peuvent s’empiler en première ligne, il semble que la réserve soit inépuisable. J’ai eu mon heure. J’ai été celui qu’on entraîne à l’arrière du front, cours théoriques puis dix jours de pratique sur le chantier école, dix jours ramenés à huit comme au plus fort de l’offensive quand on accélère l’instruction des recrues pour en disposer au plus vite, et à quoi servirait d’investir davantage de temps et d’argent sur eux dont on sait que la carrière sera courte?  »

Bon ! en sortant de la pièce, tu n’oublies pas d’éteindre la lumière…

Un commentaire sur “Un boulot de merde”

  1. Kloelle a écrit :

    Argh…….